S'adapter ou mourir : récit d'une reconversion à 37 ans

Écrit en français

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Après avoir obtenu ma licence de LEA Anglais/Japonais en 2009, j’ai travaillé pendant un peu plus de 15 ans comme traducteur/interprète indépendant (trilingue FR/EN/ES). C’est un métier que j’ai beaucoup apprécié et dans lequel j’aime à croire que j’étais plutôt bon… J’ai traduit des manuels techniques pour Syntegon, des communiqués de presse pour Aston Martin, des docs logicielles pour Google Cloud, des spécifications industrielles pour Siemens… J’ai même fait de l’interprétariat simultané en conférence pour la Fondation Wikimedia à plusieurs reprises, une expérience extrêmement enrichissante et dont je ne suis pas peu fier. J’étais rapide, précis et fiable, mes clients revenaient, je gagnais bien ma vie…

Mais tout ça, c’était avant le drame…

Comment un métier meurt

La traduction n’a pas disparu du jour au lendemain. Elle s’est lentement érodée. Le premier signe a été la baisse des tarifs : des clients qui payaient parfois 0,10 euros le mot se sont mis à demander 0,06, puis 0,04. La justification était toujours à peu près la même : le client intègre un outil de traduction automatique et le travail de traduction se transforme en relecture. Il faut bien comprendre qu’un workflow de traduction à l’ancienne c’est traduction, puis relecture. Dans ce scénario, le traducteur est payé environ deux fois plus que le relecteur. Avec l’arrivée de la MT (“Machine Translation”), plus d’étape de traduction. Les deux tiers du revenu pour les opérateurs humains s’envolent au profit d’une meilleure marge pour les agences de traduction. L’exigence de qualité reste la même mais le métier change radicalement, au détriment des travailleurs au bas de l’échelle. Le savoir-faire construit au fil d’années de labeur est contourné et notre utilité s’érode peu à peu.

Le deuxième signe a été l’effondrement des volumes, en particulier pour les domaines les plus rémunérateurs qu’étaient pour moi la technique, l’informatique et la documentation… Ce sont précisément les domaines où les LLM performent le mieux car le vocabulaire y est structuré, la syntaxe simple et la terminologie cohérente. La traduction littéraire résiste mieux car elle demande une certaine plume et un véritable jugement culturel, mais le marché de la traduction littéraire a toujours été moins important et il est très difficile de s’y faire une place. Pour moi, l’argent était dans la traduction technique, et c’est là que les machines sont arrivées en premier avec une efficacité redoutable.

Ce dont personne ne parle

J’ai rapidement pris conscience du déclin à venir de mon métier mais j’ai mis du temps à m’adapter. On pourrait croire que cette réalisation, les choix qui en découlent et la reconversion dans laquelle je me lance sont le fruit d’un processus rationnel et maîtrisé, mais la réalité est toute autre…

Il y a une forme de deuil très particulière qui accompagne la disparition de votre métier. Ce n’est pas comme un licenciement, il n’y a pas de moment de rupture. Au lieu de cela, il y a une prise de conscience lente, une période de mois ou d’années où l’on oscille entre le déni et la lucidité, où l’on se dit que les bons clients vont rester, que la qualité compte encore, que les machines ne peuvent pas vraiment faire ce qu’on fait. Et puis un jour, on ouvre un fichier “pré-traduit” par un LLM et on réalise qu’il est correct à 85%. Pas parfait. Pas élégant. Mais suffisamment fonctionnel pour que le client n’ait plus besoin de vous. Il ne reste alors qu’à corriger les 15% restants, et bien évidemment, la rémunération est ajustée en conséquence.

Ce moment est dévastateur, et il l’est précisément parce qu’on se retrouve totalement impuissant. La machine n’est pas meilleure que l’être humain mais elle fait un travail extrêmement convaincant pour une fraction du coût. Quand une nouvelle technologie plus efficace et moins chère fait son entrée, le capitalisme et l’économie de marché font leur travail… C’est ainsi qu’après avoir consacré plus d’une décennie à devenir excellent dans mon domaine, j’ai dû me rendre à l’évidence : ce métier ne pourra pas subsister jusqu’à ma fin de carrière.

J’ai alors traversé une crise d’identité dont il est parfois difficile de parler en complète honnêteté. Quand votre travail est quelque chose pour lequel vous vous êtes formé, quelque chose dans lequel vous êtes réellement compétent, quelque chose qui vous plait profondément et qui fait partie de la manière dont vous vous définissez, le perdre n’est pas qu’un simple événement économique… C’est une véritable perte d’identité, en plus de la perte de revenus déjà difficile à encaisser.

J’ai continué à travailler et livrer des projets pendant un bon moment en état de semi-dépression, conscient que mes jours de traducteur étaient comptés mais incapable de franchir le pas et d’abandonner mon métier pour de bon. J’ai un temps pensé pouvoir développer mes activités artistiques pour en faire un nouveau gagne-pain, mais avec un crédit immobilier et un certain niveau de vie établi, la perspective bien qu’alléchante m’a semblé trop incertaine.

La décision

Plutôt que d’essayer de rivaliser avec des outils en perpétuelle amélioration, conscient du fait que tout travail effectué sur ordinateur est voué à une forte disruption, j’ai choisi de pivoter vers un domaine où la présence physique, la compréhension de la couche matérielle et le jugement humain ne peuvent pas (pour l’instant) être automatisés : la cybersécurité industrielle.

Cette décision n’est pas le fruit du hasard. J’ai passé des mois à analyser les secteurs possédant des barrières structurelles à l’automatisation, fermement décidé à ne pas revivre deux fois l’expérience traumatisante qu’a été ma “perte” d’emploi. Trois éléments ont fait de la cybersécurité OT (technologie opérationnelle) un choix particulièrement convaincant.

D’abord, la barrière physique. On ne peut pas auditer à distance les systèmes de contrôle d’une usine avec la même fiabilité qu’un réseau informatique classique. La sécurité OT exige une présence sur site : quelqu’un capable d’ouvrir une armoire électrique, de suivre un schéma de câblage, de se connecter à un automate en liaison série et de comprendre ce qu’il voit. Ce n’est pas un travail qu’une IA peut faire depuis un datacenter.

Ensuite, la pression réglementaire. La directive NIS 2 de l’Union européenne, entrée en vigueur en octobre 2024, impose à des milliers d’organisations dans les secteurs critiques de respecter de nouvelles normes de cybersécurité. L’échéance de mise en conformité crée une demande massive de profils capables de comprendre à la fois la sécurité informatique et les systèmes industriels. Le problème, c’est que ces profils n’existent quasiment pas : les experts en sécurité IT comprennent rarement les protocoles industriels comme Modbus ou Profibus, et les ingénieurs industriels pensent rarement cybersécurité. L’intersection est quasi vide.

La question Mike Rowe

Mike Rowe, le présentateur américain qui milite depuis vingt ans pour la revalorisation des métiers manuels, a récemment mis en garde contre un “bouleversement massif de la main-d’oeuvre” lié à l’IA. Sa thèse de fond est juste : il y a une vraie crise des compétences techniques, et le biais culturel en faveur du travail de bureau a laissé les infrastructures critiques en sous-effectif.

Mais son discours est profondément américain. L’électricien à 250 000 dollars qu’il cite, c’est une histoire de boom des datacenters au Texas. En France, le marché du travail ne fonctionne pas comme ça. Les plafonds salariaux sont plus bas, mais les planchers aussi, et le filet de sécurité sociale change radicalement le calcul. Surtout, la France dispose déjà d’un mécanisme qui fait exactement ce que Rowe réclame : l’alternance. Un dispositif conçu précisément pour articuler formation et emploi qualifié, et qui fonctionne mieux que le système américain pour la majorité des gens.

Le vrai problème du discours de Rowe, c’est le binaire qu’il crée : métiers manuels contre études supérieures. Ce que je construis, c’est ni l’un ni l’autre. C’est un profil technique hybride, à l’intersection de l’électronique, de la cybersécurité et de la pensée systémique, ancré par des projets concrets (une installation artistique interactive à base de microcontrôleurs, un agent IA local avec base de données vectorielle et architecture RAG) qui démontrent la capacité à concevoir des systèmes de bout en bout.

Ce que signifie réellement avoir 37 ans

Tous les guides de reconversion vous disent que votre âge est un atout. La plupart exagèrent. Dans la majorité des secteurs, un reconverti de 37 ans est en situation de faiblesse face à un jeune de 22 ans fraîchement diplômé et sans prétentions salariales.

Mais dans les environnements industriels réglementés, la dynamique s’inverse. Les centrales nucléaires, les sites pharmaceutiques, les infrastructures énergétiques fonctionnent sous des cultures de sécurité strictes où la maturité, la rigueur et la capacité à communiquer entre les niveaux hiérarchiques comptent davantage que la vitesse technique brute. Un professionnel de 37 ans qui a passé quinze ans à travailler sous pression avec des clients internationaux exigeants, qui peut lire une norme dans trois langues et qui a démontré la discipline nécessaire pour se reformer entièrement apporte quelque chose qu’un diplômé de 22 ans en informatique pure ne peut pas toujours offrir : la preuve qu’il sait fonctionner dans un environnement professionnel où les erreurs ont des conséquences physiques.

Le parcours de traducteur est d’ailleurs plus directement pertinent qu’il n’y paraît. L’audit de code et de systèmes est, en son coeur, une forme de traduction inversée : on lit quelque chose (une configuration, une topologie réseau, un binaire firmware) et on détermine si l’implémentation exprimée correspond à la spécification prévue. La compétence qui consiste à repérer l’écart entre ce qui était voulu et ce qui a été dit, c’est exactement ce qu’un bon traducteur fait, des milliers de fois par jour, pendant des années.

La suite

Le chemin que j’ai choisi n’est ni le plus rapide vers l’argent, ni le plus sûr. Ce que je fais est plus difficile : préparer un BTS tout en cherchant une alternance, construire des projets pour prouver ma compétence, et parier que la demande de professionnels en cybersécurité OT continuera de croître plus vite que l’offre.

Est-ce que ça va marcher ? Je ne sais pas. Mais je sais que rester là où j’étais signifiait regarder la valeur de mes compétences décliner chaque année en faisant semblant de ne pas le voir. Le deuil de mon métier est réel et j’aurai toujours un petit pincement au coeur en repensant à ma liberté de freelance et aux belles années que cela représente pour moi. Mais il y a une différence entre le deuil et la paralysie.

Aujourd’hui, je tente de m’orienter vers un domaine qui devient plus difficile à automatiser, pas plus facile. Et ce que j’ai perdu, cette capacité à naviguer entre les langues et les cadres de référence pour reconstruire du sens, s’avère plus transférable que je ne le pensais. Il fallait juste une autre surface sur laquelle l’exercer.

Morale de l’histoire : on ne choisit jamais le sens du vent, mais c’est à nous de le prendre dans nos voiles.


Rédigé en collaboration avec une IA. Voir la page du blog pour en savoir plus sur ma méthode.


Sources : Directive NIS 2 de l’UE (2022/2555) ; Norme IEC 62443 pour la sécurité des systèmes d’automatisation industrielle ; Référentiels de qualification de l’ANSSI ; Mike Rowe, interview Fox Business sur les mutations de l’emploi (2025-2026) ; Données du Ministère du Travail sur l’alternance et les grilles salariales en cybersécurité.